"La langue est un phénomène qui se déroule dans le temps. Quand on parle, on prononce un mot, suivi d'un autre, et d'un autre, et ainsi de suite". (...) "Pensez au nombre total de phrases possibles en français. En fait, il y en a une infinité. Par contre, on peut former cette infinité de phrases au moyen d'un nombre élevé mais fini de mots (disons quelques centaines de milliers, au maximum). Et on peut former ces milliers de mots au moyen d'un petit nombre de sons (une trentaine en français) ou de lettres (26 lettres plus quelques diacritiques)".
Axe paradigmatique et axe syntagmatique
Greg Lessard - Queen's University at Kingston -1996
La langue est un phénomène qui se déroule dans le temps. Quand on parle, on prononce un mot, suivi d'un autre, et d'un autre, et ainsi de suite. La série des mots qu'on prononce définit un axe ou ligne qu'on appelle l'axe syntagmatique. L'existence de cet axe a une influence fondamentale sur le fonctionnement de la langue. Si on veut relier deux éléments dans l'axe syntagmatique, il faut le faire en fonction de la linéarité, soit en les rapprochant dans la chaîne, soit en les reliant par un autre mécanisme, comme l'accord. En même temps, le choix des éléments dans l'axe syntagmatique se fait en général élément par élément. Prenez les phrases suivantes:
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1. |
Cette |
salle de classe |
a |
une porte et cinq fenêtres. |
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2. |
La |
salle de classe |
a |
une porte et cinq fenêtres. |
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3. |
Cette |
chambre |
a |
une porte et cinq fenêtres. |
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4. |
Cette |
salle de classe |
possède |
une porte et cinq fenêtres. |
Notez les colonnes. On a remplacé un seul élément de la première phrase par un élément dans une autre phrase. L'axe des substitutions s'appelle l'axe paradigmatique. Cet axe fonctionne au niveau des sons, au niveau des mots, et même au niveau des phrases.
Expérience: Pensez à des phrases qui pourraient se remplacer.
En général, la substitution se fait un élément à la fois. Mais il arrive que le choix d'un élément détermine le choix d'autres. Prenez les exemples précédents. Une fois qu'on choisit un nom féminin comme salle de classe ou chambre, on est obligé de choisir un article féminin comme la ou cetteplutôt qu'un article masculin. Ou encore, le choix d'un sujet singulier demande le choix d'un verbe singulier. Les contraintes de la sorte s'appellent des dépendances syntagmatiques. La substitution peut laisser le sens global plus ou moins inchangé, ou elle peut obéir seulement à des contraintes grammaticales (où on remplace un nom par un autre nom, par exemple, et non pas par un verbe).
Forme et substance
Le linguiste suisse Ferdinand de Saussure (Saussure 1972) a dit que la langue est une forme et non pas une substance. Par cela, il voulait dire que malgré les variations individuelles, il existe une base commune qui nous permet de communiquer, au niveau des formes, et au niveau des sens.
Prenez l'exemple des graphies (les formes d'écriture). Il existe plusieurs façons de former la plupart des lettres, mais nous arrivons le plus souvent à les distinguer. C'est que derrière la substance de chaque graphie individuelle, il existe une base commune.
Expérience: Étudiez les variantes d'une lettre dans une série de textes manuscrits.
On trouve la même chose au niveau du sens. Une phrase comme Je l'ai vu hier peut s'employer dans une infinité de contextes différents. Malgré cela, son sens essentiel reste le même. En d'autres mots, la substance change, mais la forme reste la même.
Signifiant, signifié et signe
Le plus souvent en linguistique, ce n'est pas ce qui est individuel qui nous intéresse, mais plutôt ce qui est commun. Le fait que tel ou tel individu a telle ou telle prononciation nous intéresse moins que le fait qu'il existe une façon de prononcer qui caractérise un groupe.
Par exemple, il existe un grand nombre de prononciations individuelles pour le mot chat, mais toutes ces prononciations ont un noyau commun. Ce noyau s'appelle le signifiant. Notez que le signifiant n'existe pas comme entité physique. On ne peut pas entendre un signifiant: on entend des sons. Mais le signifiant montre sa présence par le fait que nous sommes capables de reconnaître qu'une série de prononciations sont en fait des exemples du même mot.
Il en va de même pour le sens. Comme nous l'avons vu dans le cas de Je l'ai vu hier, une suite de mots peut avoir une variété d'interprétations selon la situation et le contexte. Malgré cela, chaque mot possède un sens général constant d'une situation à l'autre. C'est cette base abstraite qui nous intéresse: nous l'appelons le signifié. Par exemple, la suite je peut s'employer par beaucoup d'individus différents. Malgré cela, son signifié reste identique: `la personne qui parle'. Comme le signifiant, le signifié est une entité abstraite dont on peut déceler l'existence par l'observation des exemples de communication.
Notez bien cependant qu'on ne peut pas observer un signifiant ou un signifié sans sa contre-partie. On peut parler du signifiant chat seulement dans le contexte d'un mot, où il y aurait en même temps un signifié. Par exemple, la suite de lettres c h a t ne serait pas un signifiant dans le mot achat. De la même façon, nous avons dans nos têtes beaucoup de sentiments, d'impressions, d'idées, mais ces choses ne deviennent des signifiés linguistiques qu'au moment où nous les exprimons au moyen d'un signifiant.
Donc, les signifiants et les signifiés ensemble font partie d'une unité plus complexe, qu'on appelle le signe linguistique.
Arbitraire du signe
La relation entre signifiant et signifié dans le signe est assez spéciale. Suivant Saussure, on dit que le lien entre les deux est arbitraire. Ce terme peut avoir deux sens:
- Au niveau le plus simple, cela signifie que les combinaisons de signifiants et de signifiés varient d'une langue à l'autre, ce qui est assez évident. Ainsi, on dit chat en français et cat en anglais.
- Mais le concept d'arbitraire prend son importance seulement au moment où on reconnaît que même pour parler d'un signifiant ou d'un signifié, il faut prendre en considération le système linguistique qui sous-tend le signe.
Examinons les exemples suivants:
- porte portière / door
- volant roue / wheel
- mouton / sheep mutton
- feu lumière / light
- Le médecin est entré dans la pièce. / The doctor walked into the room.
- L'architecte a perdu ses clés. / The architect lost (his/her) keys.
On voit qu'entre le français et l'anglais, il n'existe pas de correspondance simple entre signifiants et signifiés. On n'a même pas les mêmes signifiants et signifiés dans les deux langues. Là où le français a deux signifiants porte et portière, l'anglais n'a qu'un seul. Là où le français ne fait pas de distinction de genre, l'anglais doit en faire une (his/her).
Exercice: Trouvez d'autres exemples de différences entre le français et l'anglais. En particulier, trouvez des lacunes lexicales où il existe un mot dans l'une des langues mais non pas dans l'autre.
Donc, pour étudier les signes d'une langue, il faut tenir compte de tout le système. Chaque langue représente un découpage arbitraire dans les signifiants et signifiés possibles.
C'est l'arbitraire du signe qui permet à une langue de changer radicalement dans tous ses aspects: prononciation, morphologie, syntaxe, sémantique.
Il est facile de sous-estimer l'importance de ce concept. Dans tout le reste du cours, il faut le garder à l'esprit: c'est le système qui nous intéresse, non pas les unités isolées.
Les fonctions linguistiques
Prenons la situation où deux personnes se parlent. Le linguiste Roman Jakobson (1960) a proposé un modèle pour décrire les facteurs qui entrent en ligne de compte.
Il a appelé la personne qui parle le destinateur et la personne qui écoute le destinataire. Bien sûr, la même personne sera tantôt destinateur tantôt destinataire. En même temps, pour garder la communication, il faut garder le contact entre les deux personnes. Il faut aussi partager le même code (on sait ce qui se passe si on ne partage pas la même langue). En outre, on ne parle pas dans le vide, mais dans une situation particulière, dans un endroit et à un moment donné: tout cela s'appelle le contexte. Finalement, il y a ce qui se transmet entre les deux, ce qu'on appelle le message.
Jakobson a identifié une fonction linguistique qui correspond à chacun des facteurs.
La fonction centrée sur le destinateur, ce que le destinateur se montre sur lui-même, s'appelle la fonction émotive. Par exemple, il existe un ensemble de mécanismes linguistiques disponibles pour montrer les émotions du destinateur: pour montrer qu'on est fâché, on hausse la voix, on insiste sur ses mots, etc.
Expérience: Testez vos amis. Essayez de simuler les marques d'une émotion ou une autre, et voyez s'ils réagissent de la façon appropriée.
La fonction centrée sur le destinataire s'appelle la fonction conative. Par exemple, pour faire agir quelqu'un, on a à sa disposition une série de ressources, allant d'une phrase impérative: Ferme la porte à une demande plus polie Pourrais-tu fermer la porte à une simple suggestion Il y a un courant d'air qui passe par la porte.
Exercice: Exprimez le même contenu de 3 manières différentes. Une autre personne doit décider à quel type d'interlocuteur vous vous adressez (comme on le fait souvent quand quelqu'un parle au téléphone).
La fonction linguistique basée sur le contact s'appelle la fonction phatique. Beaucoup d'interjections (oui, oui) et de gestes (regards, hochements de tête) contribuent à maintenir le contact. D'autres aspects de la fonction conative concernent des changements d'accent ou de langue; l'ajout ou l'élimination de traits élégants ou populaires; le choix d'un vocabulaire de niveau intellectuel ou vulgaire.
Expérience: Testez l'importance de la fonction phatique de la façon suivante. Dans une conversation en personne ou bien au téléphone, évitez toute marque phatique normale. Ne dites rien, ne changez pas d'expression. Comptez le nombre de secondes qui s'écoulent avant que votre interlocuteur vous demande ce qui ne va pas.
La fonction basée sur le contexte s'appelle la fonction référentielle. Chaque fois que nous transmettons de l'information sur le monde à une autre personne, c'est la fonction référentielle qui est en jeu.La fonction linguistique centrée sur le code s'appelle la fonction métalinguistique. Nous nous en servons chaque fois que nous expliquons le sens d'un mot inconnu, ou que nous faisons une traduction dans une autre langue.
Finalement, la fonction axée sur le message lui-même s'appelle la fonction poétique. Chaque fois que la forme des mots influence le choix des mots utilisés, nous avons un exemple de la fonction poétique. Prenez l'annonce publicitaire: Tide est là. La saleté s'en va. Remplaçons s'en va par part. Le message reste le même, mais le texte a changé: on a perdu la rime, et l'effet est moins frappant.
Expérience: Prenez une chanson et remplacez la moitié des mots par un synonyme. Qu'est-ce qui change?
On a donc tort de limiter la fonction poétique à la poésie. En fait, elle est fréquente dans la langue de tous les jours. En même temps, il faut reconnaître que les différentes fonctions peuvent coexister dans le même énoncé. Finalement, il faut admettre que le modèle de Jakobson est incomplet: il existe plusieurs fonctions qu'il n'a pas prévues.
Expérience: Pensez à d'autres fonctions que Jakobson n'a pas prévues dans son modèle.
La commutation des codes
Ce terme s'applique à des séries de changements associés (ou systématisés) qui ont lieu quand une personne donnée change d'interlocuteur et/ou de situation. On se trouve gêné quand on utilise un code approprié pour un type d'interlocuteur (par exemple, ses parents), et qu'un autre type d'interlocuteur entre en scène (par exemple, des amis de votre génération).
Exercice: Notez des situations dans lesquelles vous vous sentez gêné à cause d'un problème de la sorte. Quelles sont les caractéristiques variables que vous auriez voulu changer pour le deuxième interlocuteur?
Le langage humain et les autres langages.
On entend souvent des expressions dans lesquelles figure le terme langage: on parle du langage des fleurs, du langage des gestes, du langage des abeilles. Il est facile de comprendre pourquoi on utilise des expressions de la sorte. Dans tous les cas, il y a un signal et un message. Si j'offre des fleurs, c'est le signal d'une émotion. Si un chien montre ses dents, c'est le signal de quelque chose. Le choix des vêtements peut fonctionner comme signal.
Mais en même temps, qu'est-ce qui distingue le langage humain au sens strict de ces autres langages? Voici trois différences:
1. Le langage humain permet de parler de choses dans le passé, dans l'avenir, hypothétiques, ou même impossibles. On parle de sa capacité de déplacement.
Exercice: Trouvez trois exemples concrets de déplacement
2. Le langage humain peut servir à définir son propre système. Ainsi, si je ne comprends pas un mot, je peux demander son sens à mon interlocuteur, ou je peux chercher dans un dictionnaire. Ce qui est même plus frappant, c'est qu'on peut traduire n'importe quel autre système de signes dans le langage. À la place des fleurs, je peux dire: Je t'aime. À la place d'une affiche, je peux dire: Il est défendu de fumer ici. Cette capacité métalinguistique dépasse de loin ce qu'on trouve dans les autres langages.
Expérience: Essayez de traduire une phrase dans un autre langage que le langage humain.
3. La troisième caractéristique particulière du langage humain, formulée d'abord par le linguiste André Martinet, s'appelle la double articulation. Pensez au nombre total de phrases possibles en français. En fait, il y en a une infinité. Par contre, on peut former cette infinité de phrases au moyen d'un nombre élevé mais fini de mots (disons quelques centaines de milliers, au maximum). Et on peut former ces milliers de mots au moyen d'un petit nombre de sons (une trentaine en français) ou de lettres (26 lettres plus quelques diacritiques).
La division d'une infinité de phrases en un nombre fini de mots, s'appelle la première articulation, tandis que la division des mots en un petit nombre de sons ou lettres s'appelle la deuxième articulation. Aucun autre système ne possède une telle double articulation: c'est cela, semble-t-il, qui explique la puissance de la langue comme mécanisme de communication.
Synchronie et diachronie
L'étude de la langue peut se faire selon deux perspectives temporelles. D'un côté, on peut analyser un état de langue, c'est-à-dire la façon de parler d'une communauté linguistique à un moment donné. Ainsi, le français parlé dans les années 90 serait un état de langue. Évidemment, les dimensions d'un état de langue sont variables. Le système grammatical d'une langue change assez lentement; par conséquent, dans une étude grammaticale, un état de langue peut représenter quelques décennies. Par contre, le lexique change plus rapidement; un état de langue lexical peut se limiter à quelques années seulement. L'étude d'un état de langue s'appelle la linguistique synchronique.
Dans une autre perspective, on peut étudier l'évolution d'une langue à travers le temps, les gains et les pertes, ainsi que le passage d'une langue à une autre. Cela s'appelle la linguistique diachronique.
Références
Brunet, F. (1966-) Histoire de la langue française des origines à nos jours. Paris: A. Colin.
Bybee, Joan. (1985) Morphology: a study of the relation between meaning and form. Amsterdam: Benjamins. (RES)
Jakobson, R. (1960) Linguistics and Poetics, in Style in Language, T.A. Sebeok (réd.), Cambridge: MIT.
Lehmann, W.P. (1992) Historical linguistics: an introduction. New York: Routledge. (3ième édition)
Price, Glanville. (1979) The French language: present and past. London: Arnold.
Sanders, C. (1993) French Today: Language in its Social Context. Cambridge: Cambridge University Press.
Wartburg, W. von (1971) Évolution et structure de la langue française. Berne: Franke.
À lire
Sélection de manuels de base:
Akmajian, Adrian et al. (1990) Linguistics, an introduction to language and communication. Cambridge, Mass.: MIT Press. 3rd ed. (RES)
Fromkin, Victoria; Rodman, Robert. (1993) An Introduction to Language. Fort Worth, Texas: Harcourt Brace College Publishers. (RES)
Germain, Claude; LeBlanc, Raymond. (1981) Introduction à la linguistique générale: données de base, exercices et corrigé. Montréal: Presses de l'Université de Montréal. (RES)
O'Grady, William; Dobrovolsky, Michael D. (1987) Contemporary linguistic analysis: an introduction. Toronto: Copp Clark Pitman. (RES)
Saussure, Ferdinand de. (1972) Cours de linguistique generale. Paris: Payot. (RES)
Sélection d'encyclopédies:
Ducrot, Oswald (1979) Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage. Paris: éditions du Seuil. (REF)
International Encyclopedia of Linguistics. New York: Oxford University Press, 1992. (REF)
The Linguistics Encyclopedia. London; New York: Routledge, 1991. (REF)
Revues
Comme dans les autres sciences, la plupart des travaux récents en linguistique apparaissent d'abord dans des revues savantes. Il est donc souhaitable de parcourir ces revues de façon régulière. La liste suivante présente les revues importantes disponibles à Queen's, dont certaines portent surtout sur le français, tandis que d'autres se consacrent à la linguistique générale.
- La banque des mots
- Cahiers de lexicologie
- Le français dans le monde
- Le français moderne
- Journal of Linguistics
- Language
- Langue française
- Langues et linguistique
- Lingua
- Linguistic Analysis
- Linguistic Inquiry
- Linguistics
- La linguistique
- Présence francophone
- Revue de l'association québécoise de linguistique
- Revue canadienne de linguistique/Canadian Journal of Linguistics
- Revue québécoise de linguistique
- Syntax and Semantics
- Travaux de linguistique et de littérature de Strasbourg
Actes de colloques
On trouve des travaux de linguistique également dans des actes de colloques. On consultera, entre autres, les actes des colloques internationaux de linguistique et les actes de colloques de linguistique romane.
SOURCE : http://post.queensu.ca/~lessardg/Cours/215/chap1.html#Sect10
Autre source http://kwork3.cs.queensu.ca/474c/Cours/215.1996/chap1.html